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Repenser le genre en temps de CoVid-19

Chez Sparknews, nous croyons que les temps de crises, comme ils balaient nos certitudes, sont également de belles opportunités pour nous adapter et repenser nos rapports au monde. Pour une équipe qui tente de faire émerger de nouveaux récits pour accélérer la transition écologique et sociale, nous nous devons d’interroger quels récits germent de cette catastrophe planétaire qu’est le CoVid-19. Dans la #SparkMinute de cette semaine, nous nous intéressons au genre à travers de belles initiatives locales de solidarité, des exemples d’entreprises qui s’engagent et repensent leurs modèles et des prises de positions qui nourrissent nos imaginaires.

Retour à l’anor-mâle

Quand le Président de la République a asséné “Nous sommes en guerre”, des sourcils se sont soulevés. Comment être en guerre contre un virus, un morceau d’ADN sans plan de bataille ? Quelle ligne de front quand ce sont nos corps qui transportent, transmettent et incubent le-dit virus ? Quelle armistice possible quand même en déconfinement le Covid-19 continue de circuler ? Au-delà de la pertinence de cette métaphore, c’est toute la virile rhétorique martiale qui pose question. La non-mixité des réunions de décideurs et d’experts est actuellement frappante. Où sont les femmes ? « Au front » mais « l’état-major » reste masculin.

En première ligneelles étaient pourtant nombreuses : les infirmièr·e·s sont à 87 % des femmes, les aides-soignant·e·s à 91 % mais aussi 97 % des aides à domicile, 90 % des caissièr·e·s, et 90 % du personnel des Ehpad. Cette dernière profession est à (re)découvrir dans ce magnifique reportage en immersion dans un EHPAD de Bagnolet publié dans le Monde signé Florence Aubenas. Le point commun entre ces emplois : ces travaux du soin, ou du care selon le concept anglais, sont considérés comme “naturellement féminins”, dévalorisés et peu rémunérés. Pour la philosophe féministe Camille Froidevaux-Metterie c’est la division sexuée des rôles qui joue à plein en période de crise : aux hommes la raison et le savoir théorique, aux femmes les émotions et les tâches pratiques. Comme le rappelait l’ancienne Garde des Sceaux Christiane Taubira au micro de France Inter : “Ce qui fait tenir la société, c’est d’abord une bande de femmes“. Et pourtant, les voix des personnes les plus directement concernées par la pandémie ne sont pas suffisamment entendues.

Les femmes et les hommes ne vivent ni la maladie, ni le confinement de la même façon. La pandémie du coronavirus n’a pas créé de nouvelles difficultés pour les femmes et les filles dans le monde, elle n’a fait qu’exacerber des discriminations et des violences pré-existantes selon Hélène Périvier, économiste de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Les victimes de violences conjugales ont été enfermées avec leurs agresseur•se·s, les personnes souhaitant avorter privées d’accès au soin et les aidantes ont vu leurs charges émotionnelles et domestiques décuplées. La crise économique et sociale qui se juxtapose à celle sanitaire touche également en priorité les femmes : elles sont plus souvent précaires car plus nombreuses dans le secteur informel, ont plus de mal à faire reconnaître la valeur de leur travail et sont moins protégées par les systèmes de sécurité sociale.

Au delà de leurs droits humains basiques, certains droits des femmes ont commencé à être rétrocédés. Simone de Beauvoir prophétisait déjà : “N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis.” Partout dans le monde, celles et ceux qui refusent l’injustice faite aux femmes en tant que femmes n’ont pas pour autant baissé les bras. Même si les mesures de quarantaine et de couvre-feu ont rendu (encore) plus difficile leur rébellion contre la violence machiste, ils et elles ont continué d’exprimer leur désir de liberté et d’autodétermination. Par leurs luttes et leurs avancées, l’ordre social est redessiné et rééquilibré vers plus d’égalité. Cette newsletter ne propose qu’un rapide aperçu de leur travail fondamental de pensée, d’action et de soutien. Une liste plus exhaustive est disponible grâce au beau travail collectif autour de la liste collaborative GENRE ET COVID initiée par Claudy Vouhé. À chacun·e de créer un monde d’après sans oppression.

L'application AppElles existe depuis 2015 © Maxppp Rémy Perrin

Quand les organisations s’engagent

Pour certain·e·s, l’obligation de rester chez soi revenait à se mettre en danger. Face à cette urgence, et à la fermeture de certains espaces habituels d’accueil, des initiatives ont vu le jour. En Argentine, les femmes pouvaient demander depuis le 1er avril un « masque rouge » en pharmacie. Le personnel des pharmacies avait été informé du code, et devait répondre qu’ils n’en avaient plus en stock mais qu’ils pouvaient prendre les coordonnées de la personne pour la tenir au courant. En vérité, ces coordonnées étaient alors transmises aux autorités. A lire dans Le Monde.

En France, Médiacités a recensé les dispositifs locaux de protection des victimes comme le lieu d’accueil Citad’elles à Nantes ou les permanences juridiques gratuites pour les femmes victimes dans les mairies de quartier de Lille. Pour celles qui ont été contraintes de quitter leur foyer par crainte pour leur sécurité, des nouveaux centres d’accueil ont ouvert en urgence dans des lieux vidés par le confinement. Les locaux de la Commanderie, le centre d’entraînement de l’Olympique de Marseille, ont ainsi été transformés en centre d’accueil. Une mise en place à découvrir dans Libération.

Alors que les lignes d’écoute pour les personnes victimes de violence étaient saturées, de nouvelles façons d’alerter les services d’urgences ont été développées. Toujours en Argentine, de nouveaux numéros de contact ont été créés sur le service de messagerie WhatsApp. L’application nantaise App-elles s’est également révélé précieuse pour plus d’une femme : elle permet de désigner trois contacts privilégiés qui reçoivent immédiatement une alerte géolocalisée en cas de danger et d’enregistrer tout l’environnement sonore pour le dépôt de plainte. En savoir plus sur France Bleu.

Certaines associations féministes ont également profité du temps libéré pour proposer des formations en ligne. L’association toulousaine Faire Face a mis en ligne une courte vidéo avec quelques pistes d’autodéfense en situation de confinement. Le collectif #NousToutes a quant à lui formé 20 000 personnes avec des sessions de deux heures et demie sur Zoom. Pendant ces formations, dont une est disponible en ligne, chacun•e a pu apprendre à identifier les violences sexistes et sexuelles, y réagir en tant que victime mais aussi témoin. A lire dans Les Inrocks.

Une manifestation pour défendre l'avortement, à Toulouse, le 28 septembre 2019 © NURPHOTO VIA GETTY IMAGES

Initiatives locales contre désordre global

Entre le télé enseignement et les repas à cuisiner trois fois par jour, la quantité de travail domestique a explosé au cours des derniers mois. Afin de mettre en lumière le travail de soin et d’éducation qu’elles ont prodigué, des mères allemandes ont imaginé une nouvelle forme de campagne. Sur le réseau social Twitter, elles ont diffusé des fausses factures pour leur travail domestique pendant le confinement avec le hashtag #CoronaElternRechnenAb qui peut se traduire par “les parents règlent les comptes du corona”. Une façon créative de rappeler que si le travail domestique est gratuit, il a un coût (supporté principalement par les femmes). A lire dans Euronews.

S’il est trop tôt pour évaluer les conséquences de la pandémie sur la scolarisation des jeunes filles, une bonne nouvelle a eu lieu au cours du confinement. Le gouvernement sierra-léonais est revenu sur une interdiction mise en place depuis 2010 pour autoriser les filles en état de grossesse et les adolescentes mères à aller à l’école. Cette annonce faite, le 30 mars 2020, par le président sierra-léonais, Julius Maada Bio et de son ministre de l’Education, David Moinina Sengeh fait suite à une campagne virulente d’associations pour les droits humains qui était remontée jusqu’aux oreilles de la cour de justice de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao). En savoir plus sur France TV Monde.

Alors que huits États américains présentaient les avortements comme ne faisant pas partie des procédures essentielles ou urgentes pendant la pandémie de Covid-19, la lutte pour garantir l’accès aux IVG a fait rage. En France, la sonnette d’alarme a été tirée par plus d’une centaine de professionnels de l’IVG dans une tribune au Monde soutenue par des personnalités du monde politique et de la culture. Depuis, la Haute autorité de santé a autorisé l’accès à l’IVG médicamenteuse à domicile jusqu’à neuf semaines soit deux semaines supplémentaires au dispositif déjà en place.

16.04.2020, Kinderbetreuung in Corona-Zeiten © Julian Stratenschulte

Et si on imaginait plus loin ? 

Dans un long entretien à la radio belge RTBF, la philosophe et historienne de la pensée féministe Geneviève Fraisse revient sur les métiers invisibilisés d’habitude dans nos sociétés et mis en lumière lors de la crise sanitaire du coronavirus. Pour elle, la situation du confinement évoque la tension qu’il y a entre l’espace domestique et l’espace public, dans une situation où seuls les métiers de service ou de relations se révèlent indispensables. Elle appelle non seulement à une revalorisation économique et morale de ces métiers mais aussi à repenser l’organisation de nos sociétés. Une proposition qui rejoint celle de revaloriser les emplois et carrières à prédominance féminine dont nous avions parlé dans une newsletter précédente diffusée dans cette tribune collective au MondeÀ écouter ici.

La journaliste Cécile Daumas dénonçait -à juste titre- fin avril dernier dans les colonnes de Libération que seuls les hommes étaient invités à penser le “monde de l’après”. Pourtant d’autres espaces se sont ouverts pour permettre aux penseuses de partager leurs réflexions. Le podcast La Poudre, créé et animé par Lauren Bastide, a ainsi lancé une série #EllesPensentLAprès, des longs entretiens mêlant parcours personnel et réflexions sur la situation actuelle comme sur le monde à venir. L’association nantaise Les Fameuses propose également une série d’entretiens avec des penseuses sur le thème « Et après, qu’est-ce qu’on fait ? » avec l’historienne Christine Bard, l’économiste Séverine Lemière, la journaliste Titiou Lecoq ou encore les militantes écoféministes Sandrine Roudaut et Pascale d’Erm. À écouter et à lire ici.

Dans une tribune parue dans Libération, la professeure en études genre à l’université de Lausanne Eléonore Lépinard s’interroge sur la partie intime de cette revalorisation du care. Elle part du constat qu’avec le confinement, notre temps, notre attention et notre énergie psychique ont été centrés sur ces tâches historiquement peu valorisées : cuisiner, nourrir, soigner, laver, vêtir, nettoyer, inculquer, éduquer, écouter et jouer. Il ne s’agit pas seulement de les revaloriser sur le plan financier mais bien de les partager équitablement : nous devrions tous et toutes consacrer la moitié de notre temps à des activités de care non rémunérées, qu’il s’agisse d’activités pour des proches ou pour d’autres personnes qui en ont besoin. Ce qui revient à reconnaître que les chaînes de dépendances nous permettent de sur/vivre et que nous devons de ce fait en partager, tous et toutes, la responsabilité. À lire ici.

Quelles sont les alternatives au patriarcat ? Dans cet entretien au magazine belge Axelle, l’anthropologue allemande Heide Goettner-Abendroth présente les sociétés matriarcales auxquelles elle a notamment consacré un ouvrage. Elle cite 26 populations qui possèdent encore les trois attributs d’une organisation matriarcale, c’est à dire à la fois matrilinéaires -la filiation se fait par la mère-, matrilocales -le foyer se construit depuis le domicile de la femme- et avonculaires -lorsque des enfants naissent, ce ne sont pas les pères biologiques qui s’en occupent mais les frères des mères. À lire ici.

Chaque semaine, la minute Spark c’est une invitation à découvrir les initiatives face à la pandémie qui nous inspirent mais aussi nous permettent de réfléchir à l’après. Nous sommes persuadé•e•s que cette crise renferme de précieux enseignements sur notre système économique mondialisé. Qu’il s’agisse d’éducation, de solidarité, de rapport au travail ou au vivant, à nous de refuser de revenir au statu quo une fois la crise sanitaire passée. Découvrez les éditions consacrées à l’éducation, l’énergie, le travail, l’alimentation, la biodiversité, la démocratie et les biorégions.

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