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Repenser les (bio)régions en temps de CoVid-19

Chez Sparknews, nous croyons que les temps de crises, comme ils balaient nos certitudes, sont également de belles opportunités pour nous adapter et repenser nos rapports au monde. Pour une équipe qui tente de faire émerger de nouveaux récits pour accélérer la transition écologique et sociale, nous nous devons d’interroger quels récits germent de cette catastrophe planétaire qu’est le CoVid-19. Dans la #SparkMinute de cette semaine, nous nous intéressons aux biorégions à travers de belles initiatives locales de solidarité, des exemples d’entreprises qui s’engagent et repensent leurs modèles et des prises de positions qui nourrissent nos imaginaires.

L’Art d’habiter la Terre

On avait beau savoir que les stocks de vivres à Paris n’excèdent pas les 3 jours en cas de non-approvisionnement, la vision des rayons vides des supermarchés a eu un effet déflagrateur. Celles et ceux qui ont découvert leur vulnérabilité à l’aune de la Covid-19 appellent ainsi de leurs vœux une relocalisation tout azimut. Un retour à l’échelle locale qui se heurte à des obstacles systémiques, comme les mégalopoles qui ont délégué au fil des ans l’ensemble de leur production. Pour les plus des trois-quarts des Français qui habitent aujourd’hui en ville, construire la ville du quart d’heure est-il possible ? Celle-là même serait-elle suffisamment résiliente pour la prochaine crise ? Des villes fertiles sont-elles possibles ? Chaque pays peut-il se rapprocher toujours plus de l’autonomie alimentaire ?

Une occupation des territoires plus équilibrée entre ville et campagne est une première étape. Serait-il temps selon la formule de Thomas Sankara, l’ancien président du Burkina Faso, de produire ce que nous consommons et de consommer ce que nous produisons ? Un concept permet de penser cette localisation par-delà l’auto-suffisance : celui de bio-région. Dans son ouvrage L’Art d’habiter la Terre, Kirkpatrick Sale propose de se réorganiser en régions « naturelles », la biorégion étant un lieu défini par les formes de vie, la topographie et son biotope. En somme, un découpage effectué selon des limites géographiques, et non par les diktats humains, qui s’accompagne d’une économie et d’une politique à taille restreinte, culturellement homogènes, autosuffisantes et autogérées. Pour le philosophe et professeur émérite à l’Institut d’urbanisme de Paris Thierry Paquot, parler de « biorégion » permet de réconcilier villes et campagnes dans des réflexions communes, avec une nouvelle territorialité décentralisée et autogérée. Selon l’Institut Momentum qui a appliqué ce concept à l’Île-de-France, chaque site, chaque ressource, est alors développé de manière raisonnable en s’appuyant sur les atouts naturels du territoire. Cela n’a rien de simple tant le monde a été standardisé et aseptisé. Mathias Rollot, architecte et auteur d’un manifeste biorégionaliste, les Territoires du vivant propose ainsi un rapide test pour évaluer sa perception environnementale du lieu où l’on vit.

  • 1) Tracez le chemin de l’eau que vous buvez depuis les précipitations jusqu’à votre robinet.
  • 2) Combien de jours reste-t-il avant la prochaine pleine lune ? (approximation de deux jours tolérée).
  • 3) A quand remonte le dernier incendie dans le coin ?
  • 4) Nommez cinq plantes indigènes comestibles dans votre région et leur(s) saison(s) de disponibilité.
  • 5) Combien de temps dure la saison de croissance des plantes chez vous ?

Une organisation en biorégion, c’est donc une “éthique de l’échelle” comme la qualifie Agnès Sinaï, fondatrice de l’Institut Momentum, mais aussi des changements profonds de façons de se nourrir, de consommer, de produire, de s’organiser, d’habiter. Une utopie pour certain·e·s, un objectif pour d’autres : des écovillages existent déjà à Tanoun-Ténéga au Togo, à Ham-Nord au Québec et des villes françaises comme Loos-en-Gohelle, Lagraulet-du-Gers ou Langouët tendent à certaines formes d’auto-gestion. Exemple plus récent, le gouvernement québécois a lancé Le Panier bleu, une plateforme numérique pour mettre en contact les consommatrices et consommateurs avec les commerces de leurs région qui poursuivaient leurs activités en dépit de la pandémie.

Ces spécimens montrent qu’il n’y a pas un modèle de biorégion (ou de ville en transition) mais une multitude, chaque biorégion étant unique dans sa géographie, sa typologie et la population qui l’habite. Certaines problématiques sont néanmoins transverses : réduire la dépendance à une énergie pour ainsi dire inexistante dans son sous-sol comme le pétrole, aménager la mobilité pour qu’elle soit douce et durable, assurer une autosuffisance alimentaire. Retrouvez dans cette newsletter des initiatives qui s’inscrivent dans cette démarche et qui, si elles ne sont pas la solution en elles-mêmes, dessinent la multitude de voies qui s’offrent à nous.

Les rennais sont nombreux à faire du vélo ou de la trottinette dans le centre ville. La pratique du vélo pour son loisir est autorisée durant le confinement, a annoncé le ministère de l'Intérieur qui affirme ne l'avoir jamais interdit pendant cette période à cause du coronavirus Covid-19 © Ouest-France

Quand les organisations s’engagent

Il y a 6 ans, Xavier Anciaux et Sylvie Deschampheleire fondaient dans la province de Namur, en Belgique les Jardins d’OO, une coopérative d’agriculture biologique, en permaculture et  en auto-cueillette. Pendant la crise liée au Covid, ils ont continué  à distribuer en porte à porte leurs paniers de fruits et légumes, ce qui a convaincu le maire  de débloquer un projet en attente depuis 3 ans : que la coopérative achète un terrain de 3 hectares, en plein milieu du village. Un exemple qui est appelé à se développer, comme le présente Isabelle Delannoy sur Ce Qu’Il Faut Développer.

Vendre en circuit court implique pour les producteur·ice·s de faibles volumes, des livraisons plus fréquentes et donc des prix plus élevés. Crée en 2016 par Laura et Marie Giacherio, La Charrette est une espèce de Blablacar qui mutualise les livraisons. Pendant la crise du Covid-19, c’est aussi devenu une carte recensant plus de 2000 producteurs en France qui cherchaient des débouchés, plus de 500 professionnel·le·s de l’alimentation locale (restaurants, épiceries etc.) qui avaient besoin de produits locaux et 500 transporteur·se·s indépendant·e·s.

Et si l’argent de la relance était fléché vers des projets portés par des acteur·ice·s de la transition(associations, collectivités locales ou tout autre acteur territorial) ? Démocratie Ouverte et La Fabrique des Transitions s’associent pour faire remonter massivement et en coordination auprès des préfet·e·s, président·e·s de régions, CESER les projets de transition pouvant intégrer un plan de relance/transformation. Les différentes listes de projets seront transmis aux Préfet·e·s et Président·e·s de Région le 5 juin 2020. Chacun·e peut déjà signer la charte La Fabrique des Transitions.

La voiture thermique a dû mal à s’inscrire dans l’horizon local de la bio-région à l’inverse du vélo, qui est à la fois low-tech et peu polluant. Si l’État français propose déjà une aide de 50 euros pour la réparation et la reprise en main de son vélo, Coup de pouce vélo, certaines entreprises font un pas en avant avec le vélo de fonction. Des jeunes pousses dont Zenride et TIM proposent ainsi aux entreprises de prendre en charge 70 % de la location longue durée de vélo pour les salarié·e·s, à la place de l’achat de voitures de fonction ! À lire dans Ouest-France.

La Clef des Champs en Suisse romande © Micro

Initiatives locales contre désordre global

Selon le scénario de l’Île-de-France morcelée en biorégions en 2050, il serait nécessaire de passer de dix mille emplois agricoles en 2017 à environ un million et demi 33 ans plus tard. Ainsi il ne s’agirait plus seulement de mettre la main au porte-monnaie mais aussi à la pâte pour produire soi-même ses fruits et légumes. Depuis 30 ans, c’est ce qu’expérimente La Clef des Champs, une coopérative suisse romande. Les 200 coopérateur·ice·s qui profitent de livraisons de légumes biologiques doivent effectuer, au minimum, 18 heures de travail dans les champs, pendant l’année, en plus de payer la cotisation annuelle qui s’élève à 1050 francs suisses. Un beau reportage à découvrir dans (feu) Micro.

Nous devons aussi consommer et produire l’énergie différemment ! Dans de nombreuses régions françaises, des projets citoyens se montent autour de l’auto-production : Kerwatt est par exemple une coopérative d’énergies renouvelables. D’autres sont rassemblées dans l’association des Centrales Villageoises, des sociétés locales à gouvernance citoyenne qui portent des projets en faveur de la transition énergétique. Découvrez d’autres exemples comme La Fruitière à Énergie dans le podcast La Traverse, une série radio qui sillonne les routes de France à la rencontre des acteur·ice·s qui font des territoires ruraux des lieux de vie inscrit dans une transition écologique et sociale.

Le Centre international de développement agropastoral (Cidap) est une ferme pédagogique de dix-sept hectares auxquels il faut ajouter les huit hectares de l’écovillage de Tanoun-Ténéga situé à quelques kilomètres, dans la région de Niamtougou. Au début des années 1980, le couple Bawiena décide de mettre en place un système pour lutter contre l’exode rural très important dans cette région déshéritée du Togo. Chaque année, ce sont à présent 800 personnes qui sont formées à l’agroécologie, mais aussi des dizaines de villageois·e·s qui sont nourris par ses récoltes. En savoir dans un reportage dans Le Monde.

Et si à la fin de l’été vous découvriez à pied laprochaine bio-région bretonne ? L’écrivain-voyageur Bernard Ollivier organise en août ou septembre une « Marche pour demain », entre les deux lieux symboliques de Langouët et Trémargat en Bretagne. Son objectif est de rassembler parmi les marcheur·se·s les futur·e·s habitant·e·s d’un premier village auto-suffisant, le projet Air. e, Découvrez ses motivations dans Le Télégramme. En attendant, vous pouvez vous former avec la Fresque de la Renaissance Écologique, en commençant par cette conférence de Julien Dossier qui en introduit les principaux chantiers.

© Les Centrales Villageoises

Et si on imaginait plus loin ? 

Dans cette discussion à trois voix, France Culture s’intéresse aux Territoires en transition comme une inévitable réinvention face au gigantisme des métropoles. Agnès Sinaï, fondatrice de l’Institut Momentum, Mathieu Rivat, auteur du livre-enquête « Ces maires qui changent tout », et Robert Spizzichino, président de CARMA Gonesse, projet alternatif à EuropaCity en Île-de-France reviennent sur différents exemples de biorégions en devenir et de quels scénarios sont élaborés et mis à disposition des territoires désireux de se réinventer.  À écouter ici.

Spécialiste des systèmes et politiques alimentaires, enseignante-chercheuse en géographie à l’ISARA, Caroline Brand répond aux questions de Qqf sur la figure du « maire nourricier ». La ou le maire était alors le garant du bon approvisionnement des cités, avant de se désengager progressivement tout au long du XXème siècle. Elle revient ensuite sur le déploiement progressif d’actions citoyennes (Amap, jardins partagés, épiceries sociales et solidaires, supermarchés coopératifs, composts collectifs, etc.) où le rôle des consommateur·ice·s est primordialÀ lire ici.

Pour Alternatiba, 60 personnalités ont dessiné le monde d’après. Dans ce recueil en ligne, on découvre une myriade de possibilités, cataloguées par des verbes d’actions et accompagnées de pistes concrètes d’action. Qu’il s’agisse de se nourrir, de cultiver, d’informer, de voyager ou de s’éclater, celles et ceux qui ont pris la plume ou le pinceau touchent au cœur. Sur le thème des biorégions, on vous recommande chaudement le texte Habiterpar Denis Lachaud, mais aussi Accueillir de Cédric Herrou illustré par Morgane Fadanelli et Contempler de Corinne Morel Darleux illustré par Alessandro PignocchiÀ lire en entier ici.

Chaque semaine, la minute Spark c’est une invitation à découvrir les initiatives face à la pandémie qui nous inspirent mais aussi nous permettent de réfléchir à l’après. Nous sommes persuadé•e•s que cette crise renferme de précieux enseignements sur notre système économique mondialisé. Qu’il s’agisse d’éducation, de solidarité, de rapport au travail ou au vivant, à nous de refuser de revenir au statu quo une fois la crise sanitaire passée. Découvrez les éditions consacrées à l’éducation, l’énergie, le travail, l’alimentation, la biodiversité et la démocratie.

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