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Repenser notre rythme de vie en temps de Covid-19

Chez Sparknews, nous croyons que les temps de crises, comme ils balaient nos certitudes, sont également de belles opportunités pour nous adapter et repenser nos rapports au monde. Pour une équipe qui tente de faire émerger de nouveaux récits pour accélérer la transition écologique et sociale, nous nous devons d’interroger quels récits germent de cette catastrophe planétaire qu’est le CoVid-19. Dans la #SparkMinute de cette semaine, nous nous intéressons à notre rapport au temps à travers de belles initiatives locales, des exemples d’entreprises qui s’engagent et repensent leurs modèles et des prises de positions qui nourrissent nos imaginaires.

La force est du côté des lent·e·s ~ Milton Santos

Au cœur de la tempête du Covid-19, nous avons eu à nous adapter vite, très vite, toujours plus vite : maîtriser des outils informatiques, fabriquer des masques et des visières, tester des vaccins en des temps records. En apprenant à conduire, nous sommes nombreux·ses à avoir retenu que “plus on va vite, plus notre champ de vision se rétrécit”. L’essayiste canadienne Naomi Klein va plus loin en déclarant que “la vitesse est l’ennemi. A chaque fois que nous essayons d’accélérer pour revenir au niveau où nous étions avant la pandémie, le virus se propage de nouveau. On le voit dans les usines, qui redémarrent puis doivent fermer une nouvelle fois.” Tombons-nous malades d’aller trop vite ?

D’autres menaces grondent pourtant, renforçant notre sentiment d’urgence : les vagues de chaleur qui s’annoncent rudes dans les EHPAD, une saison des ouragans outre Atlantique particulièrement chargée, ou encore une crise économique qui pourrait être la plus dévastatrice depuis 150 ans. À une crise succède une autre, nous entraînant toujours plus loin dans cette valse infernale. Pour construire une société plus juste, plus résiliente et plus soutenable, encore faut-il ne pas être exténué·e, en d’autres mots “avoir le temps”. Craindre les échéances des factures, se débattre chaque jour pour sa survie, s’épuiser à la tâche ou à la chaîne : lorsque ces problématiques vous accaparent l’esprit, comment imaginer le monde qu’on aimerait voir advenir des cendres de la dernière crise en date ?

Cette pandémie et les mesures de confinement qu’elle continue d’impliquer ont pourtant aussi été une situation inédite de ralentissement forcé des activités humaines. Pour une minorité privilégiée, cela a même pu être une opportunité de “prendre le temps”, grâce à un minimum de disponibilité, de sécurité et de tranquillité d’esprit. Pour celles et ceux qui pouvaient rester à leur domicile, une parenthèse s’est ouverte, remettant en cause la compétition effrénée habituelle. L’accélération du monde est apparu dans son plus simple appareil: un phénomène social moderne qu’il est possible de déconstruire collectivement et individuellement.

Alors dans quelle mesure pouvons-nous cultiver d’autres formes de rapport à la durée ? À l’échelle de l’individu, les temps d’inaction sont les moments où la conscience peut tisser un lien entre passé, présent et futur. Le loisirau sens de l’Otium, ce temps libre, se révèle non pas futile mais fertile selon les mots de Corinne Morel-Darleux. À l’échelle collective, c’est ce qui permet de savoir l’horizon commun dans lequel nous voulons nous inscrire en tant que société et de lutter contre le “présentisme” tel que décrit par l’historien François Hartog. Que ce soit dans les domaines du soin, de la recherche, du travail ou de l’urbanisme, les mouvements de la lenteur se répandent. À la slow food, ont succédé la slow city, la slow fashion, et même la slow science, avec lesquelles cette newsletter partage une impatience pour le prochain grand ralentissement.

Quand les organisations s’engagent

Qu’est-ce qu’une “ville lente” ou slow city ? La démarche qui allie développement durable local et qualité de vie se développe mais reste encore l’apanage de petites villes, comme Mirande, une commune de 3 483 habitant·e·s du Gers ou bientôt Lourdes. Concept né en Italie en 1999, la “cittaslow” prône un retour à un rythme de vie apaisé et raisonné avec un contrôle de la pollution sonore, la sauvegarde des monuments historiques ou encore la promotion des traditions et des produits locaux. Découvrez dans cet article d’Up Magazine les différents avantages de ces villes à vitesse humaine.

Face à l’urgence sanitaire, difficile de ne pas perdre de vue l’importance du temps dans le soin. À contre-courant de la tarification à l’acte, Buurtzorgest une entreprise hollandaise où les infirmièr·e·s prennent le temps de boire un café avec les patient·e·s. Au cours de la pandémie, l’équipe s‘est appuyée sur ce qui fait sa force : son organisation décentralisée où les infirmièr·e·s forment des équipes indépendantes. Découvrez-en plus dans l’Esprit d’Initiative sur France Inter. Une autre vision des soins qu’on retrouve dans le cabinet médical de soins de proximité Ipso Santé à Paris.

Pour relancer l’économie, nous pourrions aussi travailler moins (et prendre le temps). Plusieurs pays, la Nouvelle-Zélande en tête, envisagent de réduire le temps de travail hebdomadaire, créant ainsi des week-ends prolongés. Cet article de We Demain présente des exemples d’entreprises françaises et étrangères qui ont sauté le pas. Perpetual Guardian, une entreprise néo-zélandaise, propose depuis 2018 à ses 240 salarié·e·s de travailler sur 4 jours et a observé une baisse considérable de leur niveau de stress. Pour la branche japonaise de Microsoft, réduire le temps de travail a aussi été synonyme d’économies de ressources et pour la chaîne de fast-food Shake Shack de fidélisation des employé·e·s.

Dès 2011, l’anthropologue Joël Candau alertaitChercher, réfléchir, lire, écrire, enseigner demande du temps. Ce temps, nous ne l’avons plus, ou de moins en moins [… ] Nos institutions [scientifiques] promeuvent une culture de l’immédiateté, de l’urgence, du temps réel, des flux tendus, des projets qui se succèdent à un rythme toujours plus rapide.” Conséquence : une production scientifique démultipliée mais dont la qualité est régulièrement critiquée, d’où le besoin d’une science plus lente ou slow science, un concept également défendu outre-Rhin. La crise du coronavirus, en vidant les paillasses et les bancs d’amphithéâtre,  a offert une ébauche de slow science de circonstance à quelques chanceux·ses. A lire dans Le Monde.

Initiatives locales contre désordre global

Faut-il nécessairement partir vite et loin pour s’évader ? Avec l’arrêt soudain du trafic aérien pour enrayer la propagation du Covid-19, il y a eu environ 90% de vols en moins en mars-mai 2020 qu’à la même période en 2019 ! Désertée depuis le Covid-19, Venise s’interroge sur cette opportunité de concevoir une Sérénissime non plus pour les touristes mais pour les résident·e·s selon France24. Pour voyager à l’autre bout du monde en seulement quelques kilomètres, Qqf vous propose de découvrir de fabuleuses destinations en France. En septembre se tiendra aussi le Festival Chilowé à la Fondation Goodplanet dédié aux micro aventures.

Aller moins vite pourrait également être meilleur pour la planète, la qualité de l’air et nos factures. Lundi, la Convention Citoyenne pour le Climat a rendu ses propositions dont la limitation de la vitesse à 110 km/h sur l’autoroute. Passer de 130 à 110 km/h permettrait en effet de baisser les émissions de gaz à effet de serre de 20 % en moyenne sur ces transports, d’économiser 1,40 euro par 100 km en moyenne sur le coût des carburants et de baisser la mortalité et les dommages corporels sur les routes. Découvrez les autres propositions dans Le Monde ainsi que leur analyse par le site spécialisé Contexte.

Dans le passé, la mode se déroulait sur des cycles plutôt longs, le rythme s’est ensuite accéléré. Perturbatrices du cycle classique de collections biannuelles, les enseignes de fast fashion du type Zara ou H&M ont contribué à une mode en continu soutenue par des achalandages quasi hebdomadaires. Des créatrices et créateurs tentent néanmoins de créer une mode durable et désirable. Retrouvez la conférence organisée sur ce thème par Les Canaux dans leur festival de l’été de l’économie engagée. Au programme : divers structures engagées dans la slow fashion dont Fashion Revolution France, le Collectif Ethique sur Etiquette, ou l’école de mode Casa 93.

Qui n’a pas pesté contre des produits bas de gamme qu’il faut remplacer sans arrêt car ils ne survivent pas à l’épreuve du temps ? Dès les années 1920, un concept redoutable a été mis au point : l’obsolescence programmée. “Un produit qui ne s’use pas est une tragédie pour les affaires“, lisait-on en 1928 dans une revue spécialisée. Toujours dans le cadre du festival de l’été de l’économie engagée, participez à la projection du documentaire “Prêt à jeter“, de Cosima Dannoritzer et coproduit par Arte France, suivie d’une table-ronde avec l’équipe du film et Samuel Sauvage, de HOP // Halte à l’obsolescence programmée. Rendez-vous sur Imago TV ce soir à 20h pour une projection en ligne.

Et si on imaginait plus loin ? 

Quel regard porter sur cette course effrénée après le temps à hauteur d’enfant ? Pour son documentaire Tout s’accélère. Paroles d’enfants sur un monde qui va trop vite. Gilles Vernet, ancien trader devenu instituteur, a interrogé avec ses élèves de CM2 de l’Est parisien sur l’accélération vertigineuse de notre monde. Leurs réflexions sur notre mode de vie et notre rapport au temps sont coupées de paroles de spécialistes du sujet dont Hartmut Rosa, le sociologue et philosophe allemand auteur de l’ouvrage AccélérationUn film à louer ici.

En quoi le confinement a-t’il “remis les pendules à l’heure” ? Dans une tribune à Libération, la philosophe et psychanalyste Hélène L’Heuillet nous invitait fin mars à ne pas voir en le temps un ennemi. Plutôt que «l’occuper», le «passer», voire de le «tuer», elle encourageait plutôt à l’ennui. “Quand le réel nous tombe dessus, les voiles se déchirent un peu. La vie peut cesser de se dérouler sur le mode automatique de l’accélération et de la hantise du retard dont nous nous contentons souvent en oubliant l’essentiel : le sentiment de vivre dans le temps.” Vivre dans le temps, c’est aussi accepter un sentiment aujourd’hui décrié : la fatigue. Dans cet entretien au Temps, le philosophe Eric Fiat nous encourage à ne plus chercher à combattre nos épuisements, mais à y déceler au contraire l’affirmation de notre réjouissante humanitéÀ lire ici et ici.

Il y a même une certaine forme de subversion dans le choix de la lenteur. Pour l’historien Laurent Vidal, auteur du livre Les Hommes lents : résister à la modernité, la lenteur est devenue une arme subversive, un outil de résistance à une époque où nous vivons des rythmes effrénés. Dans cette enquête sur les traces de la vitesse, il revient sur la construction de la Modernité sur une discrimination, fondée sur la vitesse érigée en vertu sociale, entraînant des injonctions à l’efficacité et à la promptitude. Un ouvrage à lire en parallèle de L’éloge du retard d’Hélène L’Heuillet, comme ici sur France CultureÀ écouter ici et ici.

Chaque semaine, la minute Spark c’est une invitation à découvrir les initiatives face à la pandémie qui nous inspirent mais aussi nous permettent de réfléchir à l’après. Nous sommes persuadé•e•s que cette crise renferme de précieux enseignements sur notre système économique mondialisé. Qu’il s’agisse d’éducation, de solidarité, de rapport au travail ou au vivant, à nous de refuser de revenir au statu quo une fois la crise sanitaire passée. Découvrez les éditions consacrées à l’éducation, l’énergie, le travail, l’alimentation, la biodiversité, la démocratie, les biorégions, le genre, la solidarité et l’économie circulaire.

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