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Comment vivre en son temps ? Retours sur la soirée du Club de l’Innovation Positive de mai.

Le 19 mai 2020, Sparknews a organisé une nouvelle soirée du Club de l’Innovation Positive pour la première fois entièrement en ligne afin de respecter les règles de distanciation sociale. François Hartog, historien; Antoine Lemarchand, président-directeur général de Nature & Découvertes et Hélène L’Heuillet, philosophe, psychanalyste et conférencière à l’Université Paris-Sorbonne sont venu·e·s partager leurs visions du temps. Des intervenant·e·s d’horizons divers ont ensuite animé six ateliers pour échanger sur les défis présents et à venir liés à la notion même de temps. Voici un récapitulatif de cette première édition numérique du Club de l’Innovation Positive.

Lucas Von Thümen de Sparknews présente les ateliers du club.

La vitesse comme produit d’une construction sociale récente.

Antoine Lemarchand a d’abord pris la parole pour décrire les efforts déployés dans les magasins Nature & Découverte afin de ralentir le rythme des centres commerciaux au sein desquels ils sont implantés. Loin des excursions éclairs, les client·e·s passent en effet en moyenne 1h30 dans le magasin par visite. L’intervenant est revenu sur la volonté de la chaîne de ne pas se placer dans le culte de la croissance en inaugurant en moyenne trois magasins par an (contre 200 à 300 par an dans le textile). Selon lui, l’arrivée des achats sur internet et notamment du click & collect ont eu un effet considérable sur notre rapport au temps et les comportements de consommation ont eu tendance à s’accélérer. Aux yeux des client·e·s, l’immédiateté est aujourd’hui une nécessité et les ruptures de stock inadmissibles. Ces modes de consommation accélérés ont une empreinte carbone non négligeable. Pour conclure, l’intervenant a affirmé que pour décarbonner l’économie, il nous faudra sortir de la tyrannie du temps, du pas cher et du rapide, le prix environnemental et social étant trop élevé.

Antoine Lemarchand, PDG de Nature & Découvertes

La gouvernance entre temps long et temps court.

François Hartog, historien à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), a ensuite prit la parole pour décrire notre rapport au temps à travers l’Histoire. En fonction des époques, les sociétés ont préféré se tourner vers le passé ou vers l’avenir pour construire le présent. Selon lui, un nouveau rapport au temps a émergé en Europe : le présentisme, un présent qui cannibalise les catégories du passé et du futur. L’injonction est d’être toujours plus vite présent au présent : tout retard est vécu comme insupportable. L’historien a observé de nouveaux rapports au temps durant la pandémie de COVID-19, en mentionnant trois nouvelles temporalités : le temps du virus, le temps médical qui veut mesurer le premier et le temps du confinement qui consiste en une suspension du temps. Nous serions donc dans un entrelacs de temporalités qui se chevauchent les unes les autres. Le premier pas pour en sortir, serait pour lui, d’en prendre conscience.

François Hartog, historien.

Ce que nous apprend la période de crise sur notre rapport au temps.

Hélène l’Heuillet  a quant à elle mis en lumière ce que la pandémie de COVID-19 a révélé sur l’état dégradé de notre rapport au temps. Selon elle, trois éléments permettaient de défendre ce point de vue : 

  • Tout le monde avait besoin d’une grande pause. D’un coup, nous nous sommes senti·e·s allégé·e·s car cela faisait un long moment que nous étions toutes et tous sous pression. 
  • Sans obligations, de nombreuses personnes se sont mises à craindre l’ennui. Il fallait tuer le temps, comme si c’était un ennemi. Au contraire, il ne faut pas chercher à combler le temps mais plutôt apprendre à le structurer et à le rythmer. 
  • La peur du retard nous tenaillait toutes et tous.

Il nous faudrait donc cesser de maîtriser le temps. En conclusion, l’intervenante a rappelé que le but n’est pas tant de chercher à être rapide. Plutôt que de stigmatiser les rapides ou les lent·e·s, il s’agirait d’accepter les retards, les moments de vide et les intervalles. Ces moments de vides sont des lieux de créativité.

Hélène L'Heuillet, philosophe, psychanalyste et conférencière à l’Université Paris-Sorbonne

Après ces présentations sur notre rapport au temps, nous avons commencé des échanges plus informels durant la deuxième partie de la soirée. Les membres du Club ont pu approfondir leur réflexion en compagnie d’autres invité·e·s qui animaient six ateliers en parallèle.

Comment gérer le temps long pour préparer le changement ?

Jérôme Jambut co-animateur du Groupe Inov-On, un groupe de 400 salarié·e·s qui fonctionne selon les principes de l’entreprise libérée, nous a partagé sa vision, le chemin et le temps qu’il a fallu pour installer leur modèle. En 2009, le groupe avait été particulièrement affecté par les retombées de la crise des subprimes de 2008. Les co-associés ont alors entamé une transformation de deux ans, en avançant par “petits pas”: tous les technicien·ne·s ont été mandaté·e·s pour construire la vision et les valeurs de l’entreprise. Les signes de pouvoir de la hiérarchie (le café gratuit pour certain·e·s, la place de parking, le costume, les comités de direction…) ont également été supprimés. Et le 9 janvier 2012, Inov-On devient officiellement une entreprise libérée. Les technicien·ne·s choisissent leur région en petites équipes autogérées de 5/8 personnes, et élisent leur team-leader. De multiples groupes de travail sont créés. 

Jérôme Jambut co-animateur du Groupe Inov-On

Comment maintenir l’équilibre familial face à la pression temporelle ?

Gilles Vernet, instituteur et réalisateur a présenté un phénomène de pression temporelle qui croît. La course après le temps, bien que légitime, crée une absence – une forme d’indifférence – pour l’enfant dans la sphère familiale. Pour ne pas se laisser emporter par la pression du temps, il nous faut faire des choix. Ne pas en prendre conscience, c’est potentiellement culpabiliser et ne pas comprendre que tout ne peut pas être vécu. L’intervenant a comparé la vitesse à une drogue dont l’addiction peut être alimentée par une peur de manquer de quelque chose. Grâce aux nouvelles technologies, l’accès à l’illimité peut nous donner le sentiment de ne jamais être à la page. En étant conscient·e de cela, nous devons créer des moments où l’on s’autorise à sortir de ce “temps rempli”. Gilles Vernet a conclu en affirmant qu’accéder à l’illimité doit rester un choix dont on peut se priver pour se reconnecter à l’essentiel.

Gilles Vernet, instituteur et réalisateur

Comment sortir de nos rapports de force, notamment vis-à-vis du temps ?

Nathan Obadia, fondateur de Self Collective, nous a présenté sa structure qui accompagne les entreprises dans la gestion des tensions individuelles et collectives pour une optimisation du bien être et de la coopération. En situation de télétravail, surtout forcé par la pandémie de COVID-19, l’absence de contrôle sur ce que font les autres peut entraîner du stress. Cela peut conduire à une “anticipation paranoïaque”. Une autre source de stress pourrait être de devoir fournir des réponses ou un avis de manière très rapide à une question, sans prendre le temps de mûrir un sujet. Selon l’intervenant, pouvoir faire des pauses pour ne pas constamment être dans l’urgence et se laisser des moments de respiration est primordial. Faire preuve de coopération avec soi-même (sport, méditation, cohérence cardiaque, etc.) devient alors un atout. En conclusion, Nathan Obadia a affirmé qu’on ne peut pas contrôler ce qui arrive, en revanche, on peut contrôler comment on accueille ce qui émerge dans l’instant présent.

Nathan Obadia, fondateur de Self Collective

Quels dispositifs imaginer avec les créateurs en cette période unique, “entre deux temps” ?

Sandra de Bailliencourt, directrice générale chez Sparknews, a présenté notre dispositif, la Fabrique des Récits, qui encourage la création de nouveaux récits notamment dans les entreprises. Ces dernières ont tendance à travailler leur raison d’être avec différentes parties prenantes, mais elles restent souvent au stade des mots, dont on ne sait pas comment ils s’intègrent concrètement dans la vie de l’entreprise. Il est alors nécessaire de nourrir les organisations grâce à la créativité des créatif·ve·s et d’inciter les artistes à raconter la transformation de l’entreprise. Ce peut être sous la forme d’un scénario, en mutualisant leur approche avec celle des collaborateur·ice·s pour raconter concrètement le changement. Le travail que les artistes peuvent faire dans les entreprises est d’accompagner la projection des salarié·e·s, pour que celle-ci devienne inspirationnelle et non plus cartésienne. Pour conclure, l’intervenante a rappelé qu’accompagner cette projection ne bénéficiera pas uniquement au développement personnel du salarié·e, mais permettra également de porter le récit de l’entreprise dans son ensemble.

Sandra de Bailliencourt, directrice générale de Sparknews

Comment définir sa raison d’être pour naviguer entre temps court et temps long ? 

Antoine Lemarchand est revenu animer un des ateliers de cette seconde partie de soirée. Il a demandé aux participant·e·s ce qu’ils et elles aimeraient retirer de leur offre chez Nature & Découverte. La marque souhaite limiter son offre en la rendant vivante et en la gérant différemment. Nature & Découverte pourrait, par exemple, supprimer certains produits en expliquant leur décision. De nombreuses propositions se sont ensuivies : labelliser les expert·e·s avec lesquel·le·s la marque travaille, ses activités et ses partenaires ; concevoir des micros-aventures ; proposer de la connaissance (pour l’esprit), de l’expérience (pour le corps) et de la contribution (pour la planète). Pour une participante, puisqu’il existe une communauté très attachée à la marque, il existe par conséquent une légitimité pour rassembler les personnes. Il serait intéressant pour le groupe de développer une offre autour des contributions à l’écologie, à la planète et du changement de notre rapport à la consommation, tout en gardant un aspect communautaire fort.

Antoine Lemarchand

Comment trouver un modèle pour allonger la durée de vie des produits ?

Joël Tronchon, directeur développement durable du groupe SEB, a rappelé l’engagement de son groupe dans les démarches de réparation depuis 15 ans. 90 % de leurs produits sont réparables et la marque fournit une garantie de stock de pièces détachées pendant un minimum de 10 ans. Il a ensuite présenté le forfait réparation, un dispositif qui rencontre un franc succès et qui permet au consommateur·ice de faire réparer son produit pour environ 30 % de son prix d’achat, quelle que soit la panne. Joël Tronchon a également abordé la question de la location et de l’occasion, deux marchés plus difficiles à développer puisque sans véritable modèle économique viable. Enfin, l’intervenant a conclu en mentionnant le levier d’innovation que la durabilité et la circularité représentent pour le service client. Ce modèle vient à l’encontre des tendances mais permet de diversifier les risques et de gagner en résilience, mot d’ordre en période de crise sanitaire.

Joël Tronchon, directeur développement durable du groupe SEB

Merci à tous nos membres pour leur soutien indéfectible, à toutes et tous nos intervenant·e·s pour leurs apports éclairants et aux cent cinquante participant·e·s de cette nouvelle soirée du Club de l’Innovation Positive.

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