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Le numérique peut-il sortir les gens de la rue ? - Retour sur la soirée débat avec Entourage

A l’occasion de la Social Good Week le 13 mars, le Liberté Living Lab a résonné d’un débat passionné. Autour de la question des interactions entre numérique et insertion se sont rassemblés des académiques, des représentants de la société civile et des entrepreneurs sociaux. La conférence a été organisée en partenariat avec Entourage, une association qui lutte contre la solitude des personnes SDF. Vous pouvez retrouver les 5 idées phares que leur équipe a retenu de la conférence dans ce billet de blog.

Pour Jean-Marc Potdevin, fondateur d’Entourage, le titre de la conférence est volontairement provocateur à cause de l’antinomie apparente entre l’humain et la technique. Pourtant pour lutter contre la solitude des personnes à la rue, il a fondé un réseau solidaire de proximité sur smartphone . Pour lui, “la technique nous permet de construire des charpentes et tisser des liens”. Ainsi le numérique n’a pas été abordé dans cette soirée comme une panacée mais bien comme un possible outil pour l’insertion des personnes à la rue.
L’ambiguïté de cet outil a également été soulevée par Brigitte Dumont, directrice RSE du groupe Orange, sponsor de cette conférence. “Le numérique pénètre nos vies. Chacun d’entre nous, y compris les personnes sans-abris ont besoin du numérique pour les démarches administratives ou l’accès au droit”. Ainsi s’il peut être un levier de progrès, il peut également enfoncer dans la précarité.

“Dis-leur que dans ma tente j’ai du wifi” Mickaël à Jean-Marc Potdevin.

Pour ancrer dans l’esprit de chacun la réalité des usage du numériques à la rue, Marianne Trainoir a présenté quelques résultats clés de sa thèse Les cultures numériques de la rue. Doctorante en Sciences de l’éducation à l’Université Rennes 2, elle commence par rappeler combien la possession d’équipements numériques est commune chez les personnes vivant à la rue. Aurélie El Hassak-Marzorati, directrice adjointe d’Emmaüs Solidarités, aujoute: “Les migrants qui arrivent aujourd’hui dans les rues de Paris n’ont pour ami que leur téléphone portable. Il était donc important que le centre humanitaire d’accueil pour migrants, à Porte de la Chapelle à Paris, soit équipé en wifi et en prises électriques”.
Mais les personnes à la rue changent régulièrement d’équipement car ceux-ci sont dégradés, volés ou perdus. Les réseaux sociaux permettent donc aux personnes à la rue de rester joignables, alors que le fait d’avoir un téléphone n’en est paradoxalement pas une garantie. Leurs pratiques sont similaires à celles du reste de la population comme alimenter les réseaux sociaux ou regarder des vidéos: des pratiques qui relèvent donc plus du divertissement que de l’accès au droits.

Les pratiques numériques comme support au maintien de soi dans le quotidien de la rue

Similaires dans la forme, ces pratiques numériques peuvent revêtir des significations particulières pour des personnes en retrait de la société. La conservation de traces de soi en ligne permet une forme de continuité : construire un récit de soi. Facebook, réseau social particulièrement prisé, permet aux personnes sans-abri de garder des liens avec ceux qu’ils ont connus plus jeunes. Ces réseaux sociaux permettent donc de conserver des liens, mais introduisent également des expériences assez douloureuses : Facebook devient la vitrine de la vie réussie des autres et peut faire naître un sentiment de frustration. Ces pratiques numériques constituent ansi un support du maintien de soi dans le quotidien de la rue.

Pour Pierre Digonnet, fondateur de Reconnect, des solutions numériques prenant en compte les besoins spécifiques de la rue sont à développer. Il a notamment créé une solution de stockage et de partage en ligne pour les documents nécessaires aux démarches d’accompagnement social. “Les documents qui vous permettent d’accéder à vos droits, sont parfois perdu: les démarches sont alors bloquées.” Kenny, SDF pendant 15 ans et membre du comité de la rue d’Entourage, en témoigne : « Quand j’étais dans la rue, j’ai perdu mes papiers des dizaines de fois: avoir Reconnect m’aurait bien aidé !» Ce suivi des documents est nécessaire que ce soit pour les personnes sans-abris que les professionnels sociaux.

À quand une modernisation de la formation des travailleurs sociaux ?

Si les personnes à la rue sont des utilisateurs à part entière des outils numériques, qu’en est ils des personnes qui les accompagnent: bénévoles, travailleurs sociaux, maraudeurs et autres? L’importance de travailler en bonne intelligence avec les structures existantes est martelée par tous les intervenants. Pierre Digonnet raconte “avant de fonder Reconnect, on ne connaissait pas la complexité du parcours d’une personne à la rue : la première démarche a été de comprendre le quotidien des personnes SDF et de comprendre le travail des travailleurs sociaux”.

Recueillir des expériences mais également faire preuve de pédagogie est indispensable aux yeux d’Aurelie El Hassak-Marzorat: “il y a un effort de pédagogie à faire auprès des travailleurs sociaux, un accompagnement dans la prise en compte des outils numériques : c’est une vraie question que d’accueillir cette modernité.” Une autre nécessité est de rassurer les équipes sur l’usage du numérique dans l’action sociale. En effet, certains travailleurs sociaux craignent que les données récoltées par les outils numériques sur les personnes SDF soient détournées par les pouvoirs publics, et donnent lieu à des arrestations par exemple.

 

Le numérique ne sort pas les gens de la rue : c’est un outil. Avec une assistance composée de nombreux professionnels de l’accompagnement dont Bibliothèques sans Frontières, des assistantes sociales etc., cet évènement aura ouvert des pistes de réflexions sur comment faire interagir les opportunités du numérique et l’importance de l’aspect humain dans l’accompagnement des personnes à la rue.

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